L’artiste
Valéry-Mehdi Jhelil (Valéry, Mehdi, Gaël), artiste-auteur, est né le 24 octobre 1972 à Rennes, département de l’Ille-et-Vilaine (35) en Bretagne. Il est décédé le 4 octobre 2010, en son manoir Ker Val, à Morlaix, département du Finistère nord.
Cadet d’une fratrie de trois garçons, sa grande sensibilité l’amène, dès l’adolescence, encouragé par son père, consultant en gestion et organisation d’entreprises, à exprimer son regard sur le monde par l’art qu’il côtoie entre autres dans l’atelier de sa mère, plasticienne. Ses œuvres, souvent classées « art singulier » (terme apparu en 1978, lors de l’ exposition « les singuliers de l’art » au MAM, musée d’Art moderne de Paris) aux confins de l’art brut ou, suivant d’autres regards, dans le vaste domaine de l’art contemporain, figurent dans plusieurs musées, collections publiques et privées.
Les premières peintures de Valéry-Mehdi Jhelil, rares gouaches et aquarelles de petits formats, évoluent rapidement vers un dessin très personnel, très libre, entre poésie, expression et narration, hors de tout académisme.
Temps morts et reprises marquent son travail en lien avec son ressenti et son énergie, son actualité et celle du monde, loin du fardeau des théories qui encombrent et limitent l’art en écho avec les définitions de Jean Dubuffet évoquant une « spontanéité inventive libéré du joug d’une asphyxiante culture ».
Crayons, stylos à bille, feutres ou marqueurs, pastels durs et craies grasses se relaient ou se mêlent au rythme de titres qui jouent avec les mots et les images en un dialogue coloré souvent drôle mais aussi empreints de mélancolie. Peu à peu, le jeune artiste donne sa préférence aux pastels gras parfois rehaussés au feutre sur supports papier ou carton de moyens et grands formats qui privilégient la verticalité.
De plus petits formats s’immiscent de temps en temps dans l’ensemble.
Ainsi note-t-on près de deux cents petits dessins au trait ; au crayon, au stylo à bille ou au stylo feutre à pointe très fine, ils courent, presque répétitifs, sur les pages blanches de carnets de très petits formats, jamais montrés. L’artiste en a regroupé certains sous forme de petites éditions généralement en exemplaires uniques ou en nombre très limité dont le livre accordéon dans son approche déployée, comme un « serpent dérangeant l’espace ».
L’artiste organise ses travaux un peu comme les pages d’un journal, alternant autoportraits et portraits fictifs des Caractères de La Bruyère, comme il aime à les décrire, avec des séries traitant presque chacune de morceaux de vie : masques, couchers ou levers de soleil, miroirs, reflets et rêves, joueurs de cartes, punks, musiciens, amoureux, saisons, voyages et autres tableaux de la comédie humaine parfois détournés par le biais moqueur de quelque figure animalière.
Des couleurs, utilisées pures, exacerbées et nuancées tout à la fois, l’artiste capte les éclats de la lumière. S’il en respecte à première vue les codes les plus élémentaires, il n’hésite pas à s’en approprier les pouvoirs expressifs suivant une symbolique qui lui est personnelle et qu’un amateur éclairé décrypte peu à peu. L’œuvre n’est pas figée et en cela aussi est singulière.
Les personnages, souvent aussi grands que les arbres, se font passeurs, ou observateurs tel Le Voyageur contemplant une mer de nuages de Caspar David Friedrich… Autoportraits critiques à multiples facettes, faussement silencieux, attentistes, ils questionnent les aléas de la vie. Quelques-uns se glissent dans des paysages qui semblent suspendre le temps. D’autres, à la fois plus allégoriques et légers, font un clin d’œil aux fables d’Ésope ou de La Fontaine à l’instar des travaux de l’artiste Willy Aractingi1 qui fut l’un de ses mécènes en France et à l’étranger dès 1992.
Il est remarqué en 1984 en premier lieu par Françoise Henrion2, assistée d’Olivier Bultiau, qui lui propose d’emblée une exposition personnelle, en sa qualité de directrice artistique du Centre de recherche et diffusion d’Art en Marge, à Bruxelles, en Belgique, devenu Art et marges musée avec Carine Fol3 puis Tatiana Veress4. En 2013 et 2019, à l’occasion d’expositions collectives, quelques-unes de ses œuvres sortent du fonds de la collection du musée.
Consécutivement à cette exposition, Michel Thévoz5 fait l’acquisition de quelques grandes pièces pour la Collection de l’Art Brut dont il est à l’initiative et qu’il dirige de 1978 à 2001 à Lausanne, en Suisse. C’est en 2021 que Pascale Jeanneret, conservatrice de la Collection de l’Art Brut, dans le cadre d’une exposition collective, sort les œuvres de Valéry des réserves. Quatre grands personnages hautement colorés se détachent alors des murs noirs de l’écrin d’une mise en espace à la fois sobre et sophistiquée qui révèle tous leurs pouvoirs sensibles.
En France, Gérard Sendrey6, qui a créé en 1989 à Bègles la Galerie Imago, devenue Musée de la Création Franche en 1996, avec le soutien du député-maire Noël Mamère7, organise en 2000 une exposition d’un grand nombre d’œuvres de l’artiste suivie d’une exposition personnelle en 2005-2006 en collaboration avec son successeur, Pascal Rigeade8 qui montre en 2017 et 2020 des œuvres de Valéry-Mehdi Jhelil au cours d’expositions thématiques collectives.
Gérard Sendrey, lors de sa rencontre avec le jeune artiste ainsi qu’à travers leurs échanges téléphoniques et leur correspondance, a particulièrement su saisir l’essence de sa personnalité et de son travail. Le texte reproduit ci-dessous avec l’aimable autorisation de l’auteur et l’adhésion sans réserve de Valéry et de sa famille en témoigne.
Un personnage d’un calme impressionnant. Tranquille. Que l’on dirait dépourvu d’émotions. Calme. Courtois. Poli. De belle et bonne éducation. Il parle avec assurance, après utile réflexion. Le contraire exact de ces individus excités, pressés d’exister, de se faire entendre pour n’avoir rien à dire, piaillant comme des énergumènes surgis de boîtes à Pandore et programmés pour alimenter le tapage social qui masque les insuffisances de l’être. Valéry, c’est le silence, presque. Il répond posément aux questions qu’on lui pose. Sans aucun problème. Sauf lorsqu’il n’entend pas la question. Ce qui est la plus simple des façons de la retourner à celui qui la pose. Qui se retrouve alors face à son interrogation par un effet miroir que lui tend Valéry en toute supposée innocence. Une conversation avec ce redoutable interlocuteur au sourire bienveillant est une mise en cause permanente de soi. Non par lui, qui n’en veut pas tant, mais l’autre lui-même se retrouvant seul devant ce juge débonnaire, lequel ne veut que la paix entre toutes les existences possibles.
Il semble que chaque intervenant soit pour Valéry prétexte à se reconnaître en des émanations de personnalités complexes dans leur diversité par le nombre alors qu’il se les approprie toutes pour en faire la substance de ses paysages mentaux. Toutes ces différences accumulées dans les secrets de son fonctionnement intime fondent un trésor alchimique résultant de la transmutation du banal comportement objectif en images nourries par la fécondité créatrice.
Dans leurs plus immédiates apparences, les œuvres de cet authentique magnétiseur du possible, sont des oasis du premier degré baudelairien ou tout n’est que luxe, calme et volupté. Il y a une telle sérénité dans ces compositions placides qu’elles se montrent en parfaite harmonie avec les dispositions naturelles de leur auteur. On pourrait les croire préméditées par un medium dépêché par le petit prince voulant imposer sa vision d’un univers délicat tout empli de délicates sensations.
Mais Valéry Mehdi Jhelil est un artiste que, par définition même, rien ne saurait obliger à rendre compte d’une quelconque réalité, hors celle qu’il choisit de nous révéler. Encore qu’il ne lui soit pas loisible d’empêcher le regard de l’autre de s’emparer de ses compositions pourtant voulues péremptoires ni d’en faire inconsciemment des manigances à sa guise… Parce qu’il sait d’instinct, lui, le poète essentiel, que l’œuvre se fait toujours à deux. Il propose et l’autre dispose.
Cependant, rien, dans la pensée secondaire de celui qui voit après, ne saurait édulcorer la force déterminante, infrangible, de cette personnalité en maîtrise d’une émotion omniprésente, donnant au moindre tracé l’épaisseur d’un volume qui impose sa présence par l’innocence même de sa représentation. Il n’y a pas, dans les fantasmagories lucidement assumées de cet esthète d’une écriture en devenir, l’ombre d’une gesticulation en quête des applaudissements de foules confortées dans leurs conditionnements organisés.
Il est ailleurs Valéry que dans ces consensus de l’ordre établi. De la race des chevaliers du Graal à la recherche des vérités enfouies au plus profond d’eux-mêmes. Simples, originelles, sans attributs culturels ni colifichets de commande. Chacun sa vérité. Pour en faire un tout universel qui s’impose par le refus des comportements formatés. L’écriture de cet homo universalis est limpide, d’allure prosaïque, sans ambages, mais assurée dans sa solitude fortifiée de chaleurs humaines communicantes.
Il est, Valéry Mehdi Jhelil, l’émetteur énergétique des valeurs sûres d’une humanité marquée d’éternité précaire comme le pain des anges. A consommer avec humilité, la même toujours en toute fragilité, celle de l’homme face à son destin.
Mais il chante pour nous, les louanges de la simplicité retrouvée. Comme un miracle de l’être sur la route qui le mène à son accomplissement. Il nous l’offre généreusement, sans manifestation ostentatoire, avec cette logique d’un comportement consacré à la compréhension au-delà les mots, au-delà les discussions stériles des soirs d’ivresse artificielle. Il est net. Il est carré, dans ses incertitudes voulues, appuyées sur un réel rassurant dans les métamorphoses dont il l’habille à partir de vêtures traditionnelles où se reconnaissent des bribes d’un passé encore éminemment présent dans les consciences de l’âge à venir.
Le poète qui peint, qui dessine, qui taille et qui incline, Valéry, donne à voir ce qui était, ce qui est, ce qui sera, tant que des êtres semblables à lui se feront, nécessairement impulsés par une logique sans preuves mais avec profession de foi, les témoins en charge de la vie.
- ↑Willy Aractingi [en ligne]. [Consulté le 18 avril 2022].
- ↑Françoise Henrion est également la directrice de la publication du bulletin d’Art en Marge et notamment co-auteur d’Art en marge : collection.
- ↑Carine Fol. Dans : Direction des Arts plastiques contemporains de la Fédération Wallonie-Bruxelles [en ligne]. [Consulté le 18 avril 2022].
- ↑Chassagneux, I. et Calbeau, L. Tatiana Veress, directrice du Art et marges musée. Kilti [en ligne]. [Consulté le 18 octobre 2022].
- ↑Michel Thévoz. Dans : Collection de l’Art Brut [en ligne]. [Consulté le 18 avril 2022].
- ↑Sendrey, Gérard (1928 – 2022). Dans : Musée de la Création Franche [en ligne]. [Consulté le 18 avril 2022].
- ↑M. Noël Mamère. Dans : Assemblée nationale [en ligne]. [Consulté le 18 avril 2022].
- ↑Rigeade, Pascal. Musée de la Création Franche – Mollat [en ligne]. [Vidéo]. 18 octobre 2018. [Consulté le 18 avril 2022].
